L’archipel, une notion dont le temps est venu

Par Claude Henry

La notion d’archipel a été souvent utilisée depuis cinq ans dans le Collectif « Pouvoir citoyen en marche », continuation des États généraux du pouvoir citoyen. Elle est devenue pour beaucoup une « aide à penser » l’aventure intellectuelle et politique dans laquelle ce groupe s’est engagée face à la situation mondiale, courant 2013. Sans prendre le temps d’approfondir sa signification, même si nul n’ignorait qu’elle avait sa source dans la pensée du magnifique auteur Edouard Glissant, originaire d’une des îles de l’archipel le plus connu en France, celui des Caraïbes.

La notion évoquait tout de suite, pour qui la découvrait, une réalité tangible : celle de plusieurs îles rassemblées par une même géographie proche, mais que les chocs de l’Histoire avaient entrainé dans des cultures et des institutions spécifiques. Se servir de cette analogie parlait directement à l’esprit – on peut même dire au cœur – de celui/celle qui percevait la diversité de nos organisations et qui voyait avec tristesse la difficulté pour cet ensemble de devenir une large force socialement utile et reconnue, dès lors que chaque structure était souvent trop prise par son quotidien et ses propres histoire et références.

Alors que la capacité de conviction de la notion s’étendent, l’heure est venue de prendre le temps de comprendre.

Le contexte de son usage aujourd’hui

On peut estimer que la pensée de Glissant vient à propos pour nourrir la réflexion de plusieurs des associations françaises désirant construire entre elles quelque chose de commun, pour peser sur les sphères du politique et des médias, pour proposer la Société Civique. Et lever ainsi quelques difficultés rencontrées, au-delà de passerelles qu’elles ont pu lancer entre elles, depuis le début des années 2010, telles la préparation des États Généraux du Renouveau, la construction de plusieurs réseaux (dont les Colibris et le Pacte civique), des opérations comme « Libérons les élections » – en 2012 -, plus récemment le Collectif de la transition citoyenne et son Festival annuel, et à partir d’octobre 2013, ce qui deviendra le Collectif « Pouvoir citoyen en marche ».

Une question anime l’Archipel : comment devons-nous chercher à exprimer notre propre parole et notre imaginaire commun ?

Dans chacun de nos regroupements, la question de la différence vient vite à l’esprit, puis quand nous devenons nombreux, celle de la diversité ; un point crucial apparaît alors : comment faire ensemble, se rassembler, se connaître ? Comment ne pas se laisser impressionné par le risque d’émiettement et de dispersion ? Et aussi, très vite, comment concevoir la gouvernance du regroupement…

La crise de la représentation politique nous enjoignait à chercher à exprimer ce que portait en elle la société civile, les multiples alternatives développées en France depuis le surgissement de l’alter-mondialisme, sous les formes les plus diverses, de l’AMAP à la monnaie locale, du féminisme au retour du spirituel. Dans la plupart des domaines, des solutions, testées dans des réalisations d’ampleur significative, sont disponibles: agriculture, éducation, sante, qualité démocratique, finance solidaire, énergie, culture…

Un examen attentif de la pensée d’Édouard Glissant

Transmettre sans la trahir la pensée d’Édouard Glissant n’est pas simple, car, comme sa langue même, elle se développe en volutes successives et ses concepts principaux, tous faisant système entre eux, se trouvent dans des textes différents répartis dans divers livres – désignés ici par de simples sigles de repérage: POR « Poétique de la Relation », Gallimard, 1990 ; PR « Philosophie de la Relation », 2009; IL « Imaginaire des langues », 2010 (ces trois livres sont édités chez Gallimard).

Raphaël Confiant a écrit sur Edouard Glissant, au moment du décès de ce dernier (février 2011):

« Glissant est le premier, dans la sphère francophone en tout cas, à avoir analysé (et célébré) le processus de créolisation qui a donné naissance à nos sociétés. Il préférait partir à la recherche de ce qu’il a appelé « la poétique créole » c’est-à-dire cette manière particulière que nous avons, en tant que peuple, d’organiser notre discours, d’élaborer une rhétorique qui nous est propre. »

http://blog.manioc.org/2011/02/hommage-edouard-glissant-par-raphael.html

Vient alors une question simple : Chacune de nos organisations de la société civique de transformation (SCT), tout en développant sa propre « poétique » ne peut-elle pas se penser, et être pensée, comme une ile d’un archipel, dans une dynamique de la Relation, telle que l’a proposée E.Glissant ? 

En continuité avec son appel à « l’identité comme système de relation », Glissant propose alors les trois concepts qui nous ont paru si adéquats à notre propre situation :

L’identité-racine

  • est liée, non pas à une création du monde, mais au vécu conscient et contradictoire des contacts  de culture ;
  • est lointainement fondée dans une vision, un mythe, de la création du monde ;
  • est sanctifiée par la violence cachée d’une filiation qui découle avec rigueur de cet épisode fondateur ;
  • est ratifiée par la prétention à la légitimité, qui permet à une communauté de proclamer son droit à la possession d’une terre, laquelle devient ainsi, territoire ;
  • est préservée, par la projection sur d’autres territoires qu’il devient légitime de conquérir – et par le projet d’un savoir.

L’identité-racine a donc ensouché la pensée de soi et du territoire, mobilisé la pensée de l’autre et du voyage.

L’identité-relation

  • est liée, non pas à une création du monde, mais au vécu conscient et contradictoire des contacts de culture ;
  • est donnée dans la trame chaotique de la Relation et non pas dans la violence cachée de la filiation ;
  • elle ne conçoit aucune légitimité comme garante de son droit mais circule dans une étendue nouvelle ;
  • ne se représente pas une terre comme un territoire, d’où on projette vers d’autres territoires, mais comme un lieu où on « donne-avec » en place de « comprendre »

L’identité-relation exulte la pensée de l’errance et de la totalité.

Mettre en commun nos forces

En quoi la pensée de Glissant nous aide t-elle à voir autrement la triade identité/ relation/ réseau, et à mettre en commun nos forces tout en mettant à distance nos « egos organisationnels » ?

Dans la recherche de mutualisation que mène la société civile de transformation (SCT) dans nos pays, au sein de la grave crise quadruple du politique, de l’économique, du social et de l’environnement, et face aux pensées « continentales » des partis et aux pensées « communicationnelles » des médias, la métaphore de l’archipel nous est très utile. Chaque entité de la SCT peut être pensée comme une île d’un archipel. Chaque grand réseau/plateforme peut être considéré comme un archipel plus ou moins abouti, avec les caractéristiques que l’on verra plus bas.  Et des archipels d’archipels peuvent apparaître. La diversité de nos organisations résonne bien avec l’image d’une multitude d’îles…parfois même avec celle d’une poussière d’îles…

Dans un archipel physique, il n’y a pas de centre, chaque ile construit son chemin, porteur de sa propre culture, de sa « poétique », dans son « lieu », ouvert aux autres, et en recherche de construction archipélique avec les « îles » les plus proches – ou avec des îles dans d’autres archipels.

L’énergie vient des îles elles-mêmes. Le niveau de l’archipel (le « centre ») n’est pas en surplomb. Il n’est pas fédérateur ; il est au service de la dynamique des îles.

C’est la nécessité de faire plus qu’une simple mise en réseau, de devoir et de vouloir s’organiser entre organisations de la SCT pour peser face à la crise politique, pas seulement en France, qui a déclenché l’intérêt de reprendre cette idée en tentant de la mieux construire, d’aller au-delà de la métaphore.

Résumons :

Un archipel fabrique un équilibre subtil entre le désir de chaque île de garder son histoire, ses références, son fonctionnement (son identité-racine) et l’autre désir de la même île de se lier avec d’autres pour faire plus que ce qu’elle fait seule (construire son identité-relation), il faut penser d’abord une posture, puis des outils adéquats.

Quand un archipel démarre, surtout dans une certaine urgence, il faut juste travailler la reliance et produire le minimum de contenu; quand l’archipel se développe, très vite, les îles demandent que soit accessible le résultat du travail qu’elles accomplissent en appui les unes des autres (ou des espoirs qu’elles partagent !). Il suffit alors de développer les mêmes outils, sans que le groupe d’animation de l’archipel– souvent appelé copil – ne prenne le « pouvoir politique»- celui-ci continue à venir des îles -, mais bien le « pouvoir d’animation », avec la capacité de trouver les ressources humaines nécessaires, normalement avec l’aide des îles.

L’archipel peut se développer en accueillant d’autres îles. En soignant toujours la qualité relationnelle et la fluidité des engagements. Le développement de liens avec d’autres archipels est le mode à privilégier, avant de franchir – éventuellement – le pas d’un archipel plus vaste. Qui est, préférentiellement, un archipel d’archipels, chacun de ces derniers gardant son identité-racine et développant son identité-relation. Un copil nouveau doit alors être formé.

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voir aussi : https://osonslesjoursheureux.net/wiki/?PreparationAgora


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